« Awakened to the meaning of my heart
That to feel love and  oneness is to live
And this the magic or our golden change,
Is all the truth I know or seek, Ô sage. »

Sri Aurobindo, Savitri

               

                Et pourtant, c’est pour la joie
non la douleur que cette terre fut faite.
                                            Sri Aurobindo, Savitri

 

         Savitri

  Le testament de Sri Aurobindo

Toujours il y a eu ce cri de l’amour défait devant la mort, ce Non de feu devant ce Non de pierre. Ce quelque chose dans l’Homme qui n’accepte pas – et c’est toujours l’amour qui a fait face à cette inexorable Négation. C’est devant cela que la brûlure est la plus intense, et la vieille blessure devient comme la Blessure même de la Terre. Les pleurs n’ont jamais servi, mais quelquefois une sublime volonté saisit un cœur. Ce sont nos plus beaux mythes et ils datent d’avant les ruines de Thèbes lorsque, Isis, indomptablement, descendait  chez « les seigneurs de la nécropole » rapiécer le corps démembré de celui qu’elle aimait, Osiris. Toujours, il y a eu cette volonté de vaincre la mort, cet amour plus fort que la mort – nous disons des « mythes », et pourtant, dans ces rêves « inexistants » se cachent les plus puissants ressorts de la race humaine et sa prescience d’un pouvoir à venir. De l’union posthume d’Isis et Osiris est né celui que l’on appelait « l’Enfant », Horus, l’ancêtre des Pharaons, le Faucon d’or… Quel est ce mystérieux enfant né d’outre-tombe, de la mort vaincue ?
   Plus tard, il y eut Dèmèter, la « Grande-Déesse » de la Terre, épouse de Zeus, dont la fille, Korè, fut enlevée par Pluton, le « Seigneur infernal ». Ce fut la naissance des Mystères d’Éleusis qui répétaient l’union du Ciel et de cette Terre mortelle, donnant naissance à « l’Enfant divin » – cet enfant d’outre-terre, plus fort que la mort : notre âme… qui n’a pas encore conquis son pouvoir sur la mort. Déjà le mythe s’élargit. Mais l’Enfant, notre enfant, reste toujours outre-terre.
    Puis il y eut l’émouvante légende d’Orphée, le chantre « mythique » qui descendit aux Enfers pour arracher son Eurydice bien-aimée à la vieille mort – et ses chants, son amour, conquirent même le cœur de pierre de l’Hadès infernal. Il retrouva son Eurydice… un bref moment. Désolé de cette deuxième mort, Orphée se retire seul en compagnie des animaux sauvages qui le comprennent mieux, peut-être. Mais l’Homme essaye toujours, c’est ce qui le fait sublime parmi toutes les espèces sauvages.
    Avant même Éleusis, avant même Ménès, le premier Pharaon d’Égypte près d’Abydos, ou son contemporain, vers l’an trois mille avant notre ère des morts consentants, il y avait la légende de Savitri dont l’amour arrache à la mort son époux bien-aimé, Satyavane. C’est dans le Mahabharata que l’on retrouve cette légende, et c’est de là que Sri Aurobindo a tiré son épopée prodigieuse de quelques vingt-trois mille huit cent treize vers, mais en lui donnant un sens plus vaste, cosmique : la Terre arrachée à la mort. Car cette mort, elle est toujours chez nous, mais peut-être pas pour toujours.

 Je ne grimpe pas à ton Jour perpétuel
De même que j’ai rejeté ta Nuit éternelle…
La Terre est le lieu choisi par des âmes puissantes
La Terre est l’héroïque champ de bataille de l’esprit…
Tes servitudes sur la terre, ô roi,
Sont plus grandes que toutes les glorieuses libertés du ciel…

En moi, l’esprit de l’amour immortel
Ouvre ses bras pour embrasser la race humaine.
Trop lointains sont tes cieux pour les hommes qui souffrent,
Imparfaite est la joie que tous ne partagent pas.
Oh ! se répandre, oh ! encercler et saisir
Plus de cœurs jusqu’à ce que l’amour en nous
Emplisse ton monde !…
N’y a-t-il pas encore un million de batailles à livrer…
N’a-t-il pas encore un million de chants à tisser…
Je sais que je peux soulever l’âme de l’homme jusqu’à Dieu,
Je sais qu’il PEUT faire descendre l’Immortel ici…
Je ne sacrifie pas la terre à des mondes plus heureux…

   Ce « il », c’est Satyavane. Il PEUT.
   C’est l’âme de la Terre tombée (ou entombée) dans l’Ignorance et dans le règne de la Mort. C’est cette âme de la Terre que Savitri, fille du Soleil, vient délivrer – Savitri, la Mère des mondes dans un corps humain, épouse de Satyavane.
    Le premier chant de l’épopée de Sri Aurobindo s’achève sur ce vers : « C’était le jour où Satyavane devait mourir. » Le Destin le voulait ainsi – notre Terre va t-elle mourir encore une fois ? Sri Aurobindo avait commencé Savitri dès son retour en Inde, avant le début du siècle, et en 1950, quelques mois avant son départ, il révisait encore le « Livre du Destin ». Cette épopée, c’est le testament de Sri Aurobindo – son exploration, sa question devant cette race humaine inguérissable (semble t-il).
   Et pourtant l’Homme peut. Mais il ne sait pas qu’il peut, c’est sa colossale Ignorance.
Il ne connaît pas son propre Moyen, lui, le fils de l’Immortel – et s’il est le fils de l’Immortel, il doit avoir, il a tous les Moyens de l’Immortel. Il s’est laissé enchaîner par de faux savoirs et de faux saluts, et la Mort règne, naturellement, parce que nous vivons d’elle et de ses faux moyens.

    Savitri vient pour « briser la loi de fer« .

Je ne m’incline pas devant toi, énorme masque de Mort,
Mensonge noir de la nuit devant l’âme intimidée des hommes…
Je suis immortelle dans ma mortalité…
Je foule cette loi avec des pieds vivants.

  Et c’est le thème constant de Savitri : tu es, tu es
– et qui es-tu ? qui choisis-tu ? et tu peux.

Un Esprit qui est personne et innombrable
La seule Personne mystique infinie de son propre monde,
Il multiplie sa myriade de personnalité,
Pose sur tous les corps son sceau de divinité
Et en chacun, siège immortel et unique.

Et encore :

Une dette mutuelle lie l’homme au Suprême,
Nous devons revêtir sa nature, de même qu’il vêt la nôtre
Nous sommes les fils de Dieu et tels que Lui nous devons être…
Notre vie est un paradoxe avec Dieu pour clef.

   Mais comment « briser cette loi de fer » ?… C’est la fabuleuse exploration du « Roi », père de Savitri, le pionnier de l’espèce – aucune épopée au monde n’a dit tant de secrets avec tant de beauté. C’est l’expérience même de Sri Aurobindo sous un couvert « poétique » : « Ce n’est pas de la littérature, ce n’est pas de la poésie ! s’exclamait Mère, c’est une description exacte, pas à pas, paragraphe par paragraphe, page par page. »
Les Védas revenus à l’heure de l »obscurité finale ».

    Et sa découverte centrale, son exploration centrale et pas à pas, peut se ramasser en un seul vers de Savitri, que l’on peut lire avec étonnement parce que nous sommes toujours allés à l’autre bout des choses :

   Faire de l’abîme une route pour la descente du Ciel

   C’est notre paradoxe. C’est le Paradoxe Divin sous notre manteau de Ténèbres. Si nous étions issus des Ténèbres, il n’y aurait que des ténèbres pour nous, à jamais. Mais nous ne sommes jamais allés regarder.
    « Le remède est au centre du mal », disait Mère.
    Seulement, c’est plus difficile.
    C’est notre Défi humain.

La vie que vous menez cache la lumière que vous êtes…
Vous étiez faits de la substance de l’Immortel
Vos actes peuvent être de rapides foulées révélatrices
Votre vie, un moule changeable pour les dieux qui grandissent
Un Voyant, un puissant Créateur est dedans…
Auteurs des grandes métamorphoses terrestres c’est à vous qu’il est donné
De traverser les dangereux espaces de l’âme…
Et d’affronter l’infini dans sa demeure de chair
Et que cette vie devienne les millions de corps de l’UN.

    Cette route à travers l’abîme, Sri Aurobindo et Mère l’ont taillée dans leur propre corps.
En Savitri, on peut reconnaître Mère.

Alors, par un tunnel creusé dans le dernier roc
Elle est sortie, là ou brillait un soleil immortel.

   Ce sont nos racines mêmes, ténébreuses, inconscientes, endormies, qui contiennent l’arbre plein de notre Évolution nouvelle – l’autre bout de cette « noire enveloppe » entourée de toutes parts, en bas comme en haut, d’un Soleil immortel.

 Il tirait les énergies qui transmueront un âge

dit le Roi dans Savitri.
Et tous ces millions d’années qui nous semblent si longues :

Seuls, des commencements ont eu lieu ici…
Ce que, maintenant, nous voyons est une ombre de ce qui doit venir.

  Introduction et traduction de SATPREM

Entretien de Mère sur « Savitri »

(Compte-rendu noté de mémoire par Mona Sarkar)

(Le 18 janvier 1960, quand un jeune sadhak rencontra Mère pour une entrevue personnelle, Elle lui dit:  » Je te donnerai quelque chose de spécial; sois prêt. » Le jour suivant, quand il La rencontra de nouveau, Elle lui dit en Français d’abord comment allumer la flamme psychique, puis, en rapport avec ce sujet, elle se mit à parler du grand poème épique de Sri Aurobindo « Savitri » et continua à parler longtemps.
Le sadhak, après avoir quitté Mère, voulut mettre par écrit immédiatement ce qu’Elle avait dit, mais il ne put le faire, car il ressentait une grande hésitation due à son sentiment d’être incapable de transcrire exactement les propres paroles de Mère. Après presque sept années cependant, il sentit un besoin soudain d’écrire ce que Mère avait dit; c’est pourquoi en 1967 il écrivit de mémoire un compte-rendu en Français. Le compte-rendu fut envoyé à Mère et Elle y fit quelques corrections. A un autre sadhak qui lui avait demandé la permission de lire ce compte-rendu Elle écrivit: « Il y a des années de ça, j’ai parlé longuement à ce sujet (Savitri) à Mona Sarkar et il a noté en Français ce que j’avais dit. Il y a quelque temps j’ai vu ce qu’il avait écrit et je l’ai trouvé correct dans l’ensemble. » (4.12.67)

En quelques autres occasions, de même, Mère a dit au même sadhak la valeur qu’avait la lecture de Savitri, ce qu’il a noté tout de suite après. Ces notes ont été ajoutées à la fin du compte-rendu principal.

Quelques membres de l’Ashram ont lu, de manière privée, ce compte-rendu en Français, mais il y eut ensuite de nombreuses demandes de traduction en Anglais.

Une traduction a donc été faite en novembre 1967. On a proposé à Mère en 1972 de la publier et une épreuve lui a été soumise pour approbation. Mère voulait vérifier la traduction avant d’autoriser sa publication, mais Elle ne put en vérifier qu’une partie)

– Tu as lu « Savitri » ?

– Oui, Mère, oui.

– Tu l’as lu tout ?

– Oui, Mère, je l’ai lu deux fois.

– Tu as compris tout ce que tu as lu ?

– Pas beaucoup, mais j’aime la poésie, c’est pour cela que je le lis.

– Ça ne fait rien si tu ne comprends pas « Savitri », lis-le toujours. Tu verras que chaque fois que tu le lis, il y aura quelque chose de nouveau qui te sera révélé. Chaque fois tu trouveras un aperçu nouveau, chaque fois une nouvelle expérience; des choses qui n’étaient pas là, des choses que tu ne comprenais pas surgissent, s’éclaircissent tout d’un coup. Toujours une vision inattendue sort à travers les mots et les lignes. Chaque fois que tu essayes de lire et comprendre tu verras que quelque chose s’ajoute, quelque chose qui était caché derrière se révèle d’une façon claire et vivante. Je te dis que les mêmes vers que tu avais lus avant, une fois, te paraîtront sous un jour différent chaque fois que tu les relis. C’est ce qui arrive invariablement. Toujours ton expérience s’enrichit, c’est une révélation à chaque pas.

Mais il ne faut pas lire comme on lit les autres livres ou les journaux. Il faut lire avec une tête vide, un mental blanc et vacant, sans qu’il y ait d’autre pensée, il faut se concentrer beaucoup, rester vide, tranquille et ouvert; alors les mots, les rythmes, les vibrations pénétreront directement dans cette page blanche, mettront leur empreinte dans le cerveau, s’expliqueront eux-mêmes sans que tu fasses un effort.

« Savitri » à lui seul suffit pour te faire monter aux plus hauts sommets. Si vraiment on sait méditer sur « Savitri », on recevra toute l’aide dont on a besoin. Pour celui qui veut suivre ce chemin, c’est une aide visible comme si le Seigneur lui-même vous prenait par la main et vous conduisait vers le but destiné. Et puis chaque question personnelle quelle qu’elle soit, a sa réponse ici; chaque difficulté y trouve sa solution, enfin il y a tout ce qu’il faut pour faire le yoga.

Il a entassé tout l’univers dans un seul livre [he has crammed the whole universe in a single book]. C’est une oeuvre merveilleuse, magnifique et d’une perfection incomparable.

Tu sais, avant d’écrire « Savitri » Sri Aurobindo m’avait dit : Je suis obligé de me lancer dans une nouvelle aventure; j’ai hésité au début, mais maintenant je suis décidé. Et je ne sais pourtant pas dans quelle mesure je réussirai. Je prie pour que l’aide me vienne [I am impelled to launch on a new adventure : I was hesitant in the beginning, but now I am decided. Still I do not know how far I shall succeed. I pray for help]. Et ce que c’était, tu sais ?

C’était – avant de commencer, je te préviens d’avance -, c’était Sa manière de parler, pleine d’humilité et de modestie divines. Il n’a jamais… Il ne s’est jamais fait valoir [asserted himself]. Et le jour où Il a commencé en fait, Il m’a dit : Je me suis lancé dans un bateau sans gouvernail sur la vastitude de l’Infini [I have launched myself in a rudderless boat upon the vastness of the Infinite]. Et une fois commencé, Il écrivait des pages après des pages sans cesse, comme si c’était une chose déjà faite là-haut et Il n’avait qu’à transcrire à l’encre ici-bas sur ces pages.

En vérité la forme entière de « Savitri » est descendue en masse de la région la plus haute et Sri Aurobindo avec son génie arrangeait seulement les vers – dans un style superbe et magnifique. Quelquefois des vers entiers ont été révélés et Il les a laissés intacts; Il a travaillé beaucoup, sans Se lasser, pour que l’inspiration vienne du plus haut sommet possible.

Et quelle oeuvre Il a créée ! Oui, c’est une vraie création à elle seule. C’est une oeuvre sans pareille. Tout est là : et c’est mis sous une forme si simple, et si claire; des vers parfaitement harmonieux, limpides et éternellement vrais. Mon enfant, j’ai lu tant de choses, mais je n’ai jamais rencontré une chose qui puisse se comparer à « Savitri ». J’ai étudié les meilleures oeuvres en grec, en latin, en anglais et naturellement en français, aussi en allemand, et toutes les grandes créations de l’Ouest et de l’Est, y compris les grandes épopées; mais je le répète, je n’ai trouvé nulle part quelque chose de comparable à « Savitri ». Toutes ces littératures me paraissent vides, plates, creuses, sans aucune réalité profonde – à part quelques rares exceptions… elles aussi ne représentent qu’une petite fraction de ce qu’est « Savitri ». Quelle grandeur, quelle amplitude, quelle réalité : c’est une chose immortelle et éternelle qu’Il a créée. Je te dis encore une fois qu’il n’y a rien d’analogue dans le monde entier. Si on laisse à part la vision de la réalité, c’est-à-dire la substance essentielle qui est le fond de l’inspiration, et qu’on tienne compte seulement des vers en eux-mêmes, on les trouvera uniques, d’un genre classique le plus haut. Ce qu’Il a créé, c’est quelque chose que l’homme ne peut pas imaginer. Parce que tout y est, tout.

On peut donc dire que « Savitri » c’est une révélation, c’est une méditation, c’est une recherche de l’Infini, de l’Éternel. Son le lit avec cette aspiration vers l’Immortalité, la lecture elle-même servira de guide vers l’Immortalité. C’est en effet faire du yoga, de la concentration spirituelle, que de lire « Savitri »; on peut y trouver tout ce dont on a besoin pour réaliser le Divin. Chaque pas du yoga est marqué ici, y compris le secret de tous les autres yogas. Sûrement, si on suit sincèrement ce qui est révélé ici dans chaque vers on arrivera à la fin à la transformation du yoga supramental. C’est vraiment le guide infaillible qui n’abandonne jamais, son appui est toujours là pour celui qui veut suivre le chemin. Chaque vers de « Savitri » est comme un mantra révélé qui dépasse tout ce que l’homme possédait comme connaissance et je le répète, les mots sont énoncés et arrangés d’une telle façon que la sonorité du rythme vous mène à l’origine du son qui est ÔM.

Mon petit, oui, tout y est : le mysticisme, l’occultisme, la philosophie, l’histoire de l’évolution, l’histoire de l’homme, des dieux, de la création, de la Nature. Comment l’univers a été créé, pourquoi, pour quelle fin, quel destin. Tout est là. Vous pouvez trouver toutes les réponses à toutes vos questions là-dedans. Tout est expliqué, même l’avenir de l’homme et de l’évolution, tout ce que personne ne sait encore. Il l’a formulé en des mots beaux et clairs pour que les aventuriers spirituels qui veulent résoudre les mystères du monde puissent le comprendre plus facilement. Mais le mystère est bien caché, derrière les mots et les vers, et il faut monter jusqu’au niveau voulu de la vraie conscience pour le découvrir. Toutes les prophéties, tout ce qui va arriver est présenté dans une clarté précise et merveilleuse. Sri Aurobindo vous donne ici la clef pour trouver la Vérité, pour découvrir la Conscience, pour résoudre le problème de ce qu’est l’univers. Il a aussi dit comment ouvrir la porte de l’inconscience afin que la lumière puisse y pénétrer pour la transformer. Il a montré le chemin pour se libérer de l’ignorance et monter jusqu’à la supra-conscience; chaque étape, chaque plan de conscience, comment on peut les gravir, comment on peut franchir même la barrière de la mort et arriver à l’Immortalité. Vous trouverez tout le trajet en détail, et tout en avançant vous pouvez découvrir des choses tout à fait inconnues de l’homme. Voilà ce qu’est « Savitri », et d’autres choses encore. C’est une vraie expérience que de lire « Savitri ». Tous les secrets que l’homme possédait, Il les a révélés; ainsi que tout ce qui l’attend dans l’avenir : tout cela se trouve au fond de « Savitri » mais il faut avoir la connaissance pour le découvrir, l’expérience des plans de conscience, l’expérience du Supramental, même l’expérience de la conquête de la Mort. Il a noté toutes les étapes, marqué chaque pas pour avancer d’une façon intégrale dans le Yoga Intégral.

Tout cela, c’est Son expérience à Lui, et ce qui est le plus surprenant, c’est que c’est aussi mes expériences à moi. C’est ma sâdhanâ qu’Il a élaborée. Chaque objet, chaque événement, chaque réalisation, toutes les descriptions, même les couleurs sont exactement ce que j’ai vu et les mots, les phrases sont exactement aussi ce que j’ai entendu. Et tout cela avant d’avoir lu le livre. J’ai lu « Savitri » plusieurs fois plus tard, mais avant, quand Il écrivait, Il me le lisait à moi. Chaque matin je L’entendais lire « Savitri », la nuit Il écrivait et le matin Il me le lisait. Et j’ai remarqué une chose curieuse, que jour après jour les expériences qu’Il me lisait le matin je les avais eues la nuit précédente, mot pour mot : oui, toutes les descriptions, les couleurs, les images que j’avais vues, les mots que j’avais entendus, tout, tout, je l’entendais, formulé par Lui en poésie, en une poésie miraculeuse. Oui, c’étaient exactement mes expériences de la nuit précédente qu’Il me lisait le matin suivant. Et ce n’était pas un jour par hasard mais jour après jour. Et toutes les fois je comparais ce qu’Il avait dit à mes expériences précédentes et c’étaient toujours les mêmes. Je répète, ce n’est pas que je lui avais raconté mes expériences et qu’Il les avait notées ensuite, non, Il savait déjà ce que j’avais vu. Ce sont mes expériences qu’Il a présentées tout au long et c’étaient aussi Ses expériences. C’est d’ailleurs l’image de Notre aventure ensemble vers l’inconnu ou plutôt vers le Supramental.

Ce sont des expériences vécues par Lui, des réalités, des vérités supra-cosmiques. Il a éprouvé tout cela comme on éprouve la joie et la douleur d’une façon physique. Il a marché dans les ténèbres de l’inconscience même au voisinage de la mort, enduré les souffrances de la perdition, et Il est sorti de la boue, de la misère terrestre pour respirer la Plénitude souveraine et entrer dans l’Ânanda suprême. Il a traversé tous ces royaumes, subi les conséquences, souffert et enduré physiquement ce qu’on ne peut pas imaginer. Personne jusqu’ici n’a souffert comme Lui. Il a accepté la souffrance pour transformer la souffrance en la joie de s’unir avec le Suprême. C’est quelque chose d’unique et d’incomparable dans l’histoire du monde. C’est une chose qui n’est jamais arrivée, Il est le premier à avoir tracé le chemin dans l’inconnu pour que nous puissions marcher avec certitude vers le Supramental. Il a rendu le travail facile pour nous. « Savitri », c’est tout Son yoga de la transformation, et ce yoga, c’est la première fois qu’on le voit apparaître dans la conscience terrestre.

Et je pense que l’homme n’est pas encore prêt à le recevoir. C’est trop haut et trop vaste pour lui. Il ne peut pas le comprendre, le saisir, parce que ce n’est pas par le mental qu’on peut comprendre « Savitri ». Il faut des expériences spirituelles pour le comprendre et l’assimiler. Plus on avance dans le chemin du yoga, plus on assimile et mieux. Non, c’est une chose qu’on pourra apprécier seulement dans l’avenir, c’est la poésie de demain, dont Il a parlé dans « Future Poetry ». C’est trop subtil, trop raffiné, ce n’est pas dans le mental, c’est dans la méditation que se révèle « Savitri ».

Et les hommes ont l’audace de le comparer et de le trouver inférieur à l’inspiration d’un Virgile ou d’un Homère. Ils ne comprennent pas, ils ne peuvent pas comprendre. Qu’est-ce qu’ils savent ? Rien du tout. Et c’est inutile d’essayer de leur faire comprendre. On saura ce que c’est, mais dans un avenir lointain. C’est seulement cette nouvelle race avec la nouvelle conscience qui pourra comprendre. Je t’assure qu’il n’y a rien sous le ciel bleu à comparer à « Savitri ». C’est le mystère des mystères. C’est une « super-epic », c’est une supra-littérature, supra-poésie, supra-vision; c’est un supra-travail même si l’on regarde la quantité de vers qu’Il a écrits. Non, ces mots humains ne sont pas aptes à décrire « Savitri ». Oui, il faut des superlatifs, des hyperboles pour le décrire. C’est une hyper-épopée. Non, les mots n’expriment rien de ce qu’est « Savitri », du moins je ne les trouve pas. C’est immense comme valeur – valeur spirituelle et toutes les autres valeurs; c’est éternel quant au sujet, et infini dans son appel, miraculeux dans son mode et pouvoir d’exécution, c’est une chose unique, plus tu viens en contact avec elle plus haut tu seras soulevé. Ah, c’est vraiment quelque chose ! C’est la plus belle qu’Il ait laissée pour l’homme, la plus haute possible. Ce que c’est ? Quand est-ce que l’homme le saura ? Quand est-ce qu’il va poursuivre une vie de vérité ? Quand est-ce qu’il va accepter cela dans sa vie ? C’est ce qui reste encore à voir.

Mon enfant, chaque jour tu vas lire « Savitri »; lire convenablement avec la vraie attitude, te concentrer un peu avant d’ouvrir les pages et essayer d’avoir la tête aussi vide que possible, absolument sans pensée. Le chemin direct est par là : * le coeur *. Je te le dis, si tu essayes de te concentrer vraiment avec cette aspiration, tu peux allumer la flamme, la flamme psychique, la flamme purificatrice en très peu de temps, peut-être en quelques jours. Ce que tu ne peux pas faire d’habitude, tu vas le faire à l’aide de « Savitri ». Essaye et tu verras comme c’est différent, comme c’est nouveau si tu lis avec cette attitude, avec ce quelque chose derrière ta conscience; comme si « Savitri » était un être, un vrai guide. Je te dis, n’importe qui voulant pratiquer le yoga, s’il essaye sincèrement et s’il en sent la nécessité, pourra à l’aide de « Savitri » monter au plus haut degré de l’échelle du yoga, pourra trouver le secret que représente « Savitri ». Et cela sans l’aide d’un gourou. Et il pourra le pratiquer n’importe où. À lui seul « Savitri » sera son guide, parce que tout ce dont il aura besoin, il le trouvera dans « Savitri ». S’il reste tout à fait tranquille quand il est devant une difficulté, ou bien quand il ne sait pas où il faut mettre le pied pour avancer et comment surmonter un obstacle, pour toutes ces hésitations et ces incertitudes qui nous accablent à tout moment, il aura les indications nécessaires, et l’aide voulue. S’il reste tout à fait calme, ouvert, s’il aspire sincèrement, il sera toujours comme mené par la main. S’il a la foi, la volonté de se donner et la sincérité essentielle il arrivera au but final.

Enfin, « Savitri », c’est quelque chose de concret, de vivant, c’est tout rempli de conscience, c’est la connaissance suprême au-dessus de toutes les philosophies, toutes les religions humaines. C’est la voie spirituelle, c’est le yoga, la tapasyâ – sâdhanâ, tout, dans son corps unique. « Savitri » a un pouvoir extraordinaire, il projette des vibrations pour celui qui peut les recevoir, les vraies vibrations de chaque étape de la conscience. C’est incomparable, c’est la Vérité dans sa plénitude, celle que Sri Aurobindo a fait descendre sur la terre. Mon enfant, il faut essayer de trouver le secret que représente « Savitri », le message prophétique que Sri Aurobindo y révèle pour nous. C’est cela le travail devant toi, c’est dur mais cela vaut la peine.

5 novembre 1967


Sur « Savitri »

Si tu es déprimé, si tu te sens misérable, si dans ce que tu fais tu ne réussis pas, ou bien, que c’est toujours le contraire de ton attente qui se produise quels que soient tes efforts, si c’est arrivé au point que tu te fâches, que la vie devienne dégoûtante et que tu sois malheureux, aussitôt prends « Savitri » et ouvre n’importe où après une seconde de concentration et lis la page qui se trouve sous ton doigt. Tu verras que toute ta misère disparaîtra comme de la fumée. Et tu auras la force de surmonter la pire des tristesses, tu ne sentiras plus la chose qui te tourmentait. Au lieu d’elle tu percevras un bonheur étrange, un renversement de la conscience avec l’énergie et la force de tout conquérir, comme s’il n’y avait rien qui soit impossible. Et tu sentiras cette joie inépuisable qui purifie tout. Tu lis juste quelques lignes, ça suffit pour établir le contact avec ton être le plus profond. Tel est le pouvoir extraordinaire de « Savitri ».

Ou bien après avoir lu, si tu te concentres très profondément, alors aussi tu peux trouver la solution de ce qui te tourmentait. Tu n’as qu’à ouvrir « Savitri » au hasard et sans réfléchir et tu auras la réponse à tes problèmes. Fais-le avec foi et simplicité, le résultat est certain.

Bénédictions.
1968