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« Les conditions dans lesquelles les hommes vivent sur terre sont le résultat de leur état de conscience. Vouloir changer les conditions sans changer la conscience est une vaine chimère. »
                                                                                                                                 Mère

L'Agenda de Mère

Ce prodigieux document de plus de 6000 pages, 13 volumes, relate jour après jour, pendant vingt-deux ans, l’exploration de Mère dans la conscience du corps et la découverte d’un « mental cellulaire » capable de re-former la condition du corps et les lois de l’espèce, aussi radicalement qu’un jour les premiers balbutiements d’un « mental pensant » ont transformé les conditions de l’anthropoïde. C’est un véritable document de l’évolution expérimentale. Une révolution de la conscience qui change les lois de l’espèce. Et c’est la question même de notre temps, car, bien qu’il en semble, nous ne sommes pas à la fin d’une civilisation, mais à la fin d’un cycle évolutif. Allons-nous trouver le passage à la prochaine espèce, ou périr ? Aussi minutieusement qu’un savant dans son laboratoire, Mère remonte à l’origine de la première formation de la Matière, au code primordial, et, « par hasard », bute sur le mécanisme de la mort, c’est-à-dire sur le pouvoir même de changer la mort, et sur une Énergie « nouvelle » qui rejoint étrangement les plus récentes théories de la physique de la Matière. La clef de la Matière contient la clef de la mort et la clef de la prochaine espèce.

 

« Cet Agenda…
est mon cadeau à ceux qui m’aiment…
et je n’ai pas l’intention de leur donner un cadeau sans valeur. »

(Mère, 13 Mars 1962)

 Note Topographique

Après le départ de Sri Aurobindo (1950) et jusqu’en 1957, nous n’avons guère que quelques notes et fragments ou de rares textes notés de mémoire. Ce sont les seuls jalons de l’époque, avec les Entretiens de Mère au Terrain de Jeu de l’Ashram. Quelques-uns de ces Entretiens ont été reproduits ici, dans la mesure où ils marquaient des étapes de l’Action supramentale.
    À partir de 1957, Mère nous appelait deux fois par semaine dans le bureau de Pavitra, le plus ancien disciple français, au premier étage de l’Ashram, sous quelque prétexte de travail, et Elle écoutait nos questions, nous parlait longuement du yoga, de l’occultisme, de ses expériences passées à Tlemcen ou en France, ou de ses expériences actuelles : peu à peu, Elle ouvrait l’esprit de l’Occidental matérialiste et rebelle que nous étions et nous faisait comprendre la loi des mondes, le jeu des forces, le mécanisme des vies antérieures – surtout ce dernier point qui occupait une place importante dans les difficultés avec lesquelles nous nous débattions alors et qui nous faisaient périodiquement prendre la fuite.
  Mère était assise dans ce fauteuil un peu médiéval au haut dossier sculpté, les pieds sur un petit tabouret, et nous étions là, par terre, sur ce tapis un peu décoloré, conquis et séduit et révolté et jamais satisfait – mais tout de même très intéressé. Des trésors ont été perdus, jamais notés, jusqu’au jour où, après des ruses de Sioux, nous avons réussi à faire admettre à Mère la présence d’un magnétophone. Mais même là, pendant longtemps, Elle faisait soigneusement effacer ou barrer dans nos notes tout ce qui la concernait un peu trop personnellement – quelquefois nous lui avons désobéi.
Et finalement nous l’avons convaincue de l’intérêt qu’il y avait à garder un historique de la route.    Satprem et Mère
   Ce n’est donc qu’à partir de 1958 que nous commençons à avoir les premières conversations sur bande magnétique, qui constitueront l’Agenda de Mère à proprement parler. Mais là encore, beaucoup de ces conversations ont disparu ou n’ont été que fragmentairement notées. Ou bien nous estimions que nos propres paroles ne devaient pas figurer dans ces notes et nous omettions soigneusement toutes nos questions – ce qui était absurde. Personne ne savait alors, ni Mère ni nous-même, que c’était l’Agenda et que nous allions à la découverte du «Grand Passage». Peu à peu seulement, nous avons pris conscience du vrai caractère de ces rencontres. En outre, nous étions perpétuellement « en voyage », si bien qu’il y a de grands trous. En fait, pendant sept ans, Mère préparait patiemment l’instrument qui serait capable de traverser l’aventure sans casser en route.
À partir de 1960, l’Agenda prendra sa tournure définitive et se développera pendant treize ans, jusqu’en mai 1973, emplissant treize volumes (quelque six mille pages), avec un changement de cadre en mars 1962 au moment du grand Tournant du yoga de Mère lorsqu’Elle se retirera définitivement dans sa chambre d’en haut, comme Sri Aurobindo en 1926. Les entrevues auront lieu alors dans cette grande chambre au tapis de laine dorée, comme une cabine de navire au milieu des frondaisons du flamboyant jaune et des cris des corbeaux. Mère était assise dans ce fauteuil en bois de rose, le visage tourné vers la tombe de Sri Aurobindo, comme si Elle usait les distances qui séparaient ce monde du nôtre. Sa voix était devenue comme celle d’un enfant, on entendait son rire. Elle riait toujours, cette Mère. Et puis ses longs silences. Jusqu’au jour où les disciples nous ont fermé sa porte. C’était un 19 mai 1973. Nous ne voulions pas y croire. Elle était seule, comme nous étions seul tout à coup. Il allait falloir découvrir lentement, douloureusement, le pourquoi de cette coupure. Nous ne comprenions rien aux jalousies de la vieille espèce, nous ne comprenions pas encore qu’ils devenaient les «propriétaires» de Mère – de l’ashram, d’Auroville, de Sri Aurobindo, de tout – et que le nouveau monde allait être escamoté dans une nouvelle Église. Et soudain, ils nous faisaient découvrir pourquoi, un jour, Elle nous avait tiré de notre forêt et avait choisi pour confident un irrémédiable rebelle.

     satprem[1]

L'Agenda de Mére - Vol.I

   « Quand nous dépasserons l’humanité, alors nous serons l’Homme. »

                                                                                                                                Sri Aurobindo

   Cet Agenda… Un jour, une autre espèce parmi les hommes se penchera sur ce fabuleux document comme sur le drame tumultueux qui dut entourer la naissance d’un premier homme parmi les hordes hostiles d’un grand Carbonifère délirant. Un premier homme, c’est la contradiction dangereuse d’une certaine logique simienne, c’est une menace de l’ordre établi qui courait gentiment parmi de hautes fougères imprescriptibles – et tout d’abord, ça ne sait même pas que c’est un homme. Ça se demande bien ce que c’est. C’est étrange à soi-même, douloureux à soi-même. Ça ne sait même plus grimper aux arbres comme d’habitude. Et c’est tellement dérangeant pour tous ceux qui grimpent aux arbres de la vieille habitude millénaire. Peut-être bien est-ce une hérésie ? À moins que ce ne soit une maladie cérébrale ? Il a dû falloir bien du courage pour un premier homme dans une petite clairière. Même cette petite clairière n’était plus si sûre. Un premier homme, c’est une perpétuelle question. Et qu’est-ce que je suis donc au milieu de tout ça ? Et où est ma loi, quelle est la loi ? Et s’il n’y avait plus de lois… c’est effrayant. Les mathématiques en panne. L’astronomie aussi et la biologie qui se mettent à répondre à de mystérieuses influences. Un tout petit point tassé au milieu de la grande clairière du monde. Et qu’est-ce que c’est que tout ça, si j’étais «fou» ? Et puis des griffes autour, beaucoup de griffes contre cet insolite produit. Un premier homme, c’est très seul. C’est très insupportable pour la «raison» pré-humaine. Et les tribus autour grondaient comme les singes rouges dans le crépuscule de la Guyane.
   Un jour, nous étions comme ce premier homme dans la grande nuit stridulente de l’Oyapock. Notre cœur battait comme à la retrouvaille d’un très vieux mystère – tout d’un coup, c’était très nouveau d’être un homme au milieu des cascades de diorite et des jolis élaps rouges et noirs qui glissent sous la feuille. C’était encore plus extraordinaire d’être un homme que ne le pensaient nos vieilles tribus établies dans leurs équations infaillibles et leurs biologies imprescriptibles. C’était une «quantité» tout à fait incertaine et qui échappait délicieusement à ce qu’on en pensait, peut-être bien même à ce qu’en pensaient de doctes hommes. Ça courait autrement, ça sentait autrement. Cela vivait dans une sorte de continuité sans rupture avec la sève des grands balatas, le cri des aras et l’eau qui pétille dans la petite vasque. Ça «comprenait» très différemment. Comprendre, c’était être dans tout, juste un éclair et puis on était dans la peau du petit iguane en débâcle. La peau du monde était très vaste. Être un homme, au bout d’un million d’années redécouvertes, c’était, mystérieusement, comme être autre chose encore qu’un homme, une étrange possibilité pas au point qui pouvait aussi toutes sortes d’autres choses. Ce n’était pas répertorié, c’était mouvant et sans frontières – c’était devenu un homme par habitude, mais en vérité, c’était prodigieusement vierge comme si toutes les vieilles lois, mon dieu, appartenaient à d’antiques barbares attardés. Alors d’autres lunes se mettaient à courir dans le ciel avec le cri des aras au couchant, un autre rythme naissait qui s’accordait étrangement au rythme de tout, qui faisait comme une seule coulée du monde et nous allions, léger, comme si le corps n’avait jamais eu d’autre poids que notre pensée humaine, et les étoiles étaient proches, même les grands avions vrombissants semblaient un vain artifice sous des galaxies rieuses. Un homme, c’était un formidable possible. C’était même le grand découvreur du Possible. Jamais cette précaire invention n’avait eu d’autre but parmi les millions d’espèces, que de découvrir ce qui dépasse sa propre espèce, peut-être le moyen de changer d’espèce – une espèce légère et sans lois. Au bout d’un million d’années redécouvertes dans la grande nuit rythmique, un homme c’était quelque chose encore à inventer. C’était l’invention de lui-même et tout n’était pas dit.
Alors, alors… un air singulier commençait à remplir les poumons, une légèreté inguérissable. Et si nous étions une fable ? Et quel est le moyen ?
Et si cette légèreté même était le moyen ?
Un grand débarras solennel de nos solennités barbares.
Ainsi pensions-nous au cœur de notre vieille forêt lorsque nous hésitions encore entre des paillettes d’or improbables et une civilisation dont il nous semblait bien qu’elle était périmée et toxique, bien que mathématique. Mais d’autres mathématiques couraient dans nos veines, une équation pas encore faite entre cet énorme monde et un petit point gorgé d’air léger et d’immenses pressentiments.
C’est là que nous avons rencontré Mère, à cette intersection de l’anthropoïde retrouvé et du «quelque chose» qui avait mis en route cette invention inachevée et l’avait, quelques instants, pris au piège d’une mécanique dorée. Et rien n’était fini, et rien n’était vraiment inventé qui mettrait la paix et l’espace dans cette poitrine d’aucune espèce.
Et si l’homme n’était pas encore inventé ? S’il n’était pas encore de son espèce ?
Une petite silhouette blanche, à vingt mille kilomètres de là, seule et frêle au milieu d’une horde spirituelle qui entendait bien que le yogi méditant et miraculeux était le sommet de l’espèce, cherchait le moyen, la réalité de cet homme qui se croit, un moment, le chef des cieux ou le chef de la mécanique, et qui, peut-être bien, est tout autre chose que ses gloires spirituelles ou matérielles. Un autre air léger palpitait dans cette poitrine-là, désencombré de ses cieux et de ses machines préhistoriques. Une autre Histoire commençait. La Matière et l’Esprit allaient-ils donc se retrouver dans une «troisième position» PHYSIOLOGIQUE, qui serait peut-être, enfin, la position de l’Homme découvert, le quelque chose qui avait si longtemps battu et souffert en quête de sa propre espèce ? Elle était le grand Possible au commencement de l’homme. Mère, c’est notre fable devenue vraie. «Tout est possible», c’était son premier mot.
Oui, Elle était au milieu d’une «horde» spirituelle car, toujours, le pionnier de la nouvelle espèce doit se battre contre le meilleur de la vieille espèce : le meilleur, c’est l’obstacle, le piège qui vous garde dans ses vieux marécages dorés. Le pire, on sait qu’il est pire. Et puis on s’aperçoit que ce meilleur-là, c’est seulement le joli museau du pire, la même vieille bête qui se défend, toutes griffes dehors, avec des saintetés ou des gadgets électroniques. Mère était là pour autre chose.
«Autre chose», c’est dangereux, c’est menaçant, c’est déroutant– c’est très insupportable pour tous ceux qui sont comme la vieille chose. L’histoire de l’«ashram» de Pondichéry, c’est l’histoire d’un vieux clan qui tient férocement à ses privilèges «spirituels », comme d’autres tenaient aux muscles qui les avaient fait rois parmi les grands singes. C’est armé de toutes les saintetés et de toutes les raisons qui avaient rendu si «infaillible» l’homme logique parmi ses frères moins cervelés. Le cerveau spirituel, c’est probablement le pire obstacle de la nouvelle espèce, comme l’étaient les muscles du vieil orang-outang pour cet inconnu fragile qui ne grimpait plus si bien aux arbres et s’asseyait, pensif, au milieu d’une petite clairière incertaine. Il n’y a rien de plus moraliste que la vieille espèce. Il n’y a rien de plus légal. Mère cherchait le chemin de l’espèce nouvelle contre toutes les vertus de la vieille espèce autant que contre tous ses vices ou ses lois. Car, à vrai dire, «autre chose», c’est autre chose. Nous avons débarqué là un jour de février 1954, sorti de notre forêt guyanaise et d’un certain nombre de périples sans issue, comme si nous avions frappé à toutes les portes du vieux monde avant d’arriver au point d’impossibilité absolue où il faut vraiment débarquer dans autre chose ou flanquer une balle dans la peau de ce vieux singe supérieur. La première chose qui nous ait frappé, c’est ce Saint-Sulpice exotique avec ses bâtons d’encens, ses images et ses prosternations en blanc : une Église. Le soir même, nous avons failli prendre le premier train, et dare-dare, cap sur l’Himalaya, ou le diable. Nous sommes resté dix-neuf ans près de Mère. Qu’est-ce qui pouvait donc nous retenir là ? Nous n’étions pas sorti de Guyane pour devenir un petit saint en blanc et entrer en religion. Je ne suis pas venue sur terre pour fonder un ashram, ce serait un très pauvre objectif, écrivait-elle dès 1934. Qu’est-ce que voulait donc dire tout cela, cet «ashram» qui s’inscrivait déjà comme le propriétaire de la grande affaire spirituelle, et cette petite silhouette fragile au milieu de ces adorateurs zélés ? En vérité, il n’y a pas de meilleur moyen d’étouffer quelqu’un que de l’adorer : on le recouvre sous le poids de l’adoration, qui par-dessus le marché vous donne une sorte de droit de propriété. Pourquoi voulez-vous adorer ? s’écriait-elle, vous n’avez qu’à devenir ! C’est la paresse de devenir qui fait qu’on adore. Elle aurait tant voulu les faire devenir cet « autre chose », mais c’était plus commode d’adorer et de rester tranquillement comme on est. Elle parlait aux murs. Elle était très seule dans cet «ashram». Les disciples viennent peu à peu remplir la maison, puis ils disent : c’est chez nous. C’est l’«Ashram». Nous sommes «les disciples». À Pondichéry comme à Rome ou à la Mecque. Je ne veux pas de religions, finies les religions ! s’écriait-elle. Elle se battait et se débattait là-dedans – allait-elle donc quitter cette Terre comme une sainte ou un yogi de plus, enterrée sous les auréoles, la «continuatrice» des grandes lignées spirituelles ? Elle avait 76 ans quand nous avons débarqué là-dedans, le couteau dans la ceinture et le premier blasphème aux lèvres.
Elle adorait le défi et ne détestait pas le blasphème.
Non, elle n’était pas «la Mère de l’Ashram de Pondichéry». Et qui donc était-elle ?… Nous l’avons découvert pas à pas, comme on découvre la forêt, ou plutôt comme on se bat avec elle, la machette à la main – et puis ça fond, on aime, tant c’est beau. Mère a grandi dans notre peau comme une aventure à vie et à mort. Sept ans, nous nous sommes battu avec Elle. C’était fascinant, c’était détestable ; c’était puissant et doux ; on avait envie de crier et de mordre, et de fuir et de revenir toujours : «Ah! tu ne m’auras pas ! Si tu crois que je suis venu ici pour adorer, tu te trompes !» Elle riait. Elle riait toujours. Nous avions tout notre saoul d’aventure, parce que dans la forêt, si on se trompe, on se perd délicieusement avec la même vieille peau sur le dos, tandis que là, il n’y a plus rien pour se perdre ! Il n’y a plus à se perdre : il faut CHANGER de peau. Ou mourir. Oui, changer d’espèce. Ou faire un petit adorateur de plus, écœurant – ce n’était pas dans notre programme. On est l’ennemi de sa propre conception du Divin, nous disait-elle avec son petit sourire espiègle. Tout du long – pendant sept ans en tout cas –, nous nous sommes battu contre l’idée que nous nous faisions de Dieu et de la «vie spirituelle» : c’était bien commode, nous avions un «représentant» sous la main. Elle nous laissait faire, Elle nous ouvrait même toutes sortes de petits paradis, et quelques enfers parce qu’ils vont de pair. Elle nous a même ouvert la porte d’une certaine «libération» qui finissait par être aussi soporifique qu’une éternité – mais il n’y avait pas à en sortir : c’était l’éternité. On était coincé de tous les côtés : il n’y avait plus que ces 4 m2 de peau, le dernier repaire, celui qu’on voulait fuir par le haut ou par le bas, par la Guyane ou l’Himalaya. Elle nous attendait là, au bout de nos pirouettes spirituelles ou moins spirituelles. La Matière, c’était son affaire. Il nous a fallu 7 ans pour comprendre qu’Elle commençait «là où finissent les autres yoga», comme Sri Aurobindo l’avait dit il y a vingt-cinq ans. Il fallait avoir parcouru tous les chemins de l’Esprit et tous ceux de la Matière, ou en tout cas un grand nombre en quantité géographique, avant de découvrir, ou même simplement de comprendre qu’«autre chose», c’était vraiment autre chose. Ce n’était pas un Esprit amélioré ni une Matière améliorée, mais… on pourrait dire «rien», tant c’était contraire à tout ce qu’on connaît. Pour la chenille, le papillon c’est rien. Ça ne se voit même pas et ça n’a rien de commun avec des paradis de chenille ni même une matière de chenille. Nous y étions : coincé dans l’aventure irrémédiable. On ne revenait pas de là : il fallait passer de l’autre côté. Et cette septième année-là, tandis que nous en étions encore à croire aux libérations et aux Oupanishads réunies, avec quelques visions glorieuses pour améliorer l’ordinaire (qui restait épouvantablement ordinaire), comme nous en étions encore à voir «la Mère de l’Ashram», un peu comme un super-directeur spirituel (doté tout de même d’un sourire désarmant et tellement irritant, comme si Elle se moquait de nous, et puis nous aimait en cachette), un jour, Elle nous a dit : J’ai le sentiment que TOUT ce que l’on a vécu, tout ce que l’on a su, tout ce que l’on a fait, tout ça, c’est une parfaite illusion… Quand j’ai eu l’expérience spirituelle que la vie matérielle est une illusion, moi, j’ai trouvé cela si merveilleusement beau et heureux que cela a été l’une des plus belles expériences de ma vie, mais là, c’est toute la construction spirituelle telle qu’on l’a vécue qui devient une illusion ! – pas la même illusion, mais une bien plus grave illusion. Et je ne suis pas un bébé : voilà quarante-sept ans que je suis ici ! Oui, Elle avait 83 ans. Ce jour-là, nous avons cessé d’être «l’ennemi de notre propre conception du Divin», parce que tout le Divin se cassait le nez par terre – et nous rencontrions Mère, enfin. Ce mystère qu’on appelle Mère, parce qu’Elle n’a pas cessé d’être un mystère jusqu’à 95 ans, et aujourd’hui encore, de l’autre côté de ce mur d’invisibilité, Elle nous défie et nous laisse patauger en plein mystère – avec un sourire. Elle sourit toujours. Mais le mystère n’est pas résolu.
Cet Agenda, c’est peut-être bien pour tenter de résoudre le mystère avec un certain nombre d’iconoclastes fraternels.
Alors où est «la Mère de l’Ashram», là-dedans ? Où est même «l’Ashram», sinon comme un musée spirituel des résistances à l’autre chose. Ils en étaient toujours – ils en sont encore – à faire leur catéchisme sous un petit drapeau : ce sont les propriétaires de la vérité nouvelle. Mais la vérité nouvelle leur rit au nez et les laisse sécher au bord de leur petite mare. Ils s’imaginent que Mère et Sri Aurobindo, 27 ans ou 4 ans après leur départ, continueraient de se répéter ! Mais ce ne seraient pas Mère et Sri Aurobindo, ce seraient des fossiles. La vérité court toujours. Elle est avec ceux qui osent, qui ont le courage, et d’abord le courage de briser les images, démystifier, et d’aller  VRAIMENT à la conquête du nouveau. Le «nouveau», c’est pénible, c’est décourageant, ça ne ressemble à rien de connu ! On ne peut pas faire le drapeau du pays qu’on n’a pas conquis – c’est cela, le merveilleux, c’est qu’il n’existe pas encore : il faut le FAIRE DEVENIR. L’aventure n’est pas faite : elle est à faire. La vérité n’est pas attrapée au piège et fossilisée, «spiritualisée » : elle est à découvrir. On est dans rien, qu’il faut faire être quelque chose. On est dans l’aventure de l’espèce nouvelle. Une espèce nouvelle, c’est évidemment contradictoire de la vieille espèce et des petits drapeaux du déjà connu. Ça n’a rien de commun avec les sommets spirituels du vieux monde, ni même avec ses abîmes – qui pourraient avoir de délicieuses tentations pour ceux qui en ont assez des sommets, mais c’est tout pareil, en noir et blanc, c’est fraternel en haut et bas. Il faut AUTRE CHOSE.
«Es-tu conscient de tes cellules ?», nous demandait-elle peu après la petite opération de démolition spirituelle, Non, eh bien, deviens conscient de tes cellules et tu verras qu’il y a des résultats TERRESTRES. Être conscient de ses cellules ?… C’était une opération bien plus radicale que la traversée du Maroni à la machette, parce que, après tout, les arbres et les lianes, ça se coupe, mais le grand-père et la grand-mère, et toute la collection atavique, sans parler des couches animales et végétales et minérales qui font un humus grouillant sur cette seule petite cellule pure sous son programme génétique millénaire, cela ne se dé-couvre pas aussi simplement. Les grands-pères et les grands-mères repoussent comme du chiendent, et toutes les vieilles habitudes d’avoir faim, d’avoir peur, de tomber malade, de craindre le pire, d’espérer le meilleur, qui est encore le meilleur de la vieille habitude mortelle. Tout cela ne se déracine pas ni ne s’attrape aussi facilement que les «libérations» célestes, qui laissaient le grouillement en paix et le corps à sa décomposition comme d’habitude. Elle était venue tailler là-dedans. Elle était l’Ancienne de l’évolution qui venait faire une nouvelle trouée dans la vieille habitude rabâchée d’être comme un homme. Elle n’aimait pas les rabâchages, Elle était l’aventurière par excellence – l’aventurière de la terre. Elle arrachait pour l’homme le grand Possible qui battait dans sa première clairière et qu’il avait cru, un moment, prendre au piège de quelques machines. Elle arrachait une nouvelle Matière, libre, sans habitude d’être forcément comme un homme qui se répète à perpétuité avec quelques améliorations en transplantations d’organes et en circulation fiduciaire. En fait, Elle était là pour découvrir ce qui arrive après le matérialisme et après le spiritualisme, ces deux frères jumeaux. Car c’est pour une même raison que le Matérialisme s’écroule en Occident comme le Spiritualisme est en train de s’écrouler en Orient : c’est le temps de l’espèce nouvelle. L’homme a besoin de se réveiller, non seulement de ses démons mais de ses dieux. Une nouvelle Matière, oui, comme un nouvel Esprit, oui, parce que nous ne connaissons encore ni l’un ni l’autre. C’est le temps où la Science comme la Spiritualité, au bout de leur course, doivent découvrir ce qu’est VRAIMENT la Matière, parce que c’est là vraiment qu’est l’Esprit que nous ne connaissons pas. C’est le temps où tous les «ismes» de la vieille espèce s’écroulent : «L’âge du Capitalisme et des affaires tire à sa fin. Mais l’âge du Communisme aussi va passer…» C’est le temps d’une toute petite cellule pure QUI AURA DES EFFETS TERRESTRES, infiniment plus radicaux que toutes nos panacées politiques et scientifiques ou spiritualistes.
Cette prodigieuse découverte, c’est toute l’histoire de l’Agenda. Quel est le passage ? Comment fraye-t-on le chemin de la nouvelle espèce ?… Et puis, tout d’un coup, là, de l’autre côté de cette vieille habitude millénaire – une habitude, rien d’autre qu’une habitude ! – d’être comme un homme doté de temps et d’espace et de maladies : toute une géométrie implacable et « scientifique » et médicale parfaitement ; de l’autre côté… rien de tout cela ! Une illusion, une fantastique illusion médicale et scientifique et génétique : la mort n’existe pas, le temps n’existe pas, la maladie n’existe pas, le «proche» et le «lointain» non plus – une autre manière d’être DANS UN CORPS. Pendant tant de millions d’années nous avions vécu dans une habitude et mis en équation notre propre pensée du monde et de la Matière. Plus de lois ! la Matière est LIBRE. Elle peut faire un petit lézard, un écureuil, un perroquet – elle a fait assez de perroquets. Maintenant c’est AUTRE CHOSE… si nous voulons.
Mère, c’est l’histoire de la Terre libre. Libre de ses perroquets spirituels et scientifiques. Libre aussi de ses petits ashrams – il n’y a rien de plus tenace que ces perroquets-là.
Jour après jour, pendant 17 ans, Elle nous appelait pour nous dire son impossible cheminement. Ah ! comme nous comprenons maintenant pourquoi Elle avait tant besoin d’un hors-la-loi et hérétique de notre trempe pour comprendre un peu son impossible chemin dans «rien». Et comme nous comprenons maintenant son infinie patience avec nous, malgré toutes nos révoltes, qui finalement n’était que la révolte de la vieille espèce contre elle-même. La dernière révolte. Ce n’est pas une révolte contre le gouvernement britannique qu’il faut faire, c’est une révolte contre la Nature matérielle tout entière ! s’écriait Sri Aurobindo cinquante ans plus tôt. Elle écoutait nos doléances, nous partions et nous revenions ; nous n’en voulions plus et en voulions encore. C’était infernal et merveilleux, impossible et le seul possible dans ce vieux monde suffocant. C’était le seul endroit où aller dans ce monde barbelé, mécanisé, où Hong-Kong ressemble tellement à Pantin en charretée aérienne. L’espèce nouvelle, c’était le dernier lieu libre dans la Prison générale. C’était l’espoir de la terre. Comme nous écoutions sa petite voix balbutiante qui semblait revenir de loin-loin, traverser des espaces et des sargasses mentales pour laisser tomber ses petites gouttes de mots, pures, cristallines, ses paroles qui font voir. On écoutait l’avenir, on touchait l’autre chose. C’était incompréhensible et comme plein d’une autre compréhension. Ça nous échappait de tous les côtés, et pourtant c’était d’une fulgurante évidence. Une «autre espèce», c’était vraiment radicalement autre, et pourtant ça vibrait dedans comme une reconnaissance absolue, comme si c’était ÇA qu’on cherchait depuis des âges et des âges, ÇA qu’on appelait sous toutes les illuminations, à Thèbes, comme à Eleusis, comme partout où nous avions peiné en peau d’homme. C’était pour ÇA qu’on était ici, pour ce suprême Possible dans une peau d’homme enfin. Et puis sa voix devenait de plus en plus frêle, son souffle haletait comme si Elle devait traverser des distances de plus en plus grandes pour nous rejoindre. Elle était si seule à marteler les murs de la vieille prison. Il y avait beaucoup de griffes autour. Oh ! nous aurions si vite décroché de tout ce fatras pour filer avec Elle dans l’avenir du monde. Elle était toute menue, penchée sur elle-même, comme écrasée sous le fardeau «spirituel» que toute la vieille espèce environnante lui jetait sur le dos. Ils n’y croyaient pas, non. Pour eux, Elle avait 95 ans + tant de jours. Peut-on devenir toute seule de la nouvelle espèce ? Ils grondaient même, ils en avaient assez de cet insupportable Rayon qui tirait au jour leurs sordides histoires. L’Ashram se refermait lentement sur Elle. Le vieux monde voulait faire une nouvelle petite Église dorée, bien tranquille. Non, personne ne voulait DEVENIR. Adorer, c’était plus commode. Et puis on vous enterre solennellement, c’est affaire faite : maintenant on ne bouge plus et mettez-moi quelques auréoles photographiques pour le pélerin de la belle affaire. Mais ils se trompent. L’affaire se fera sans eux, l’espèce nouvelle leur sautera au nez – elle est en train de sauter au nez du monde, en dépit de tous ses ismes en noir et blanc, elle éclate par tous les pores de la Terre meurtrie qui en a assez de faire semblant avec des petits ciels ou des petites mécaniques barbares. C’est le temps de la Terre RÉELLE. C’est le temps de l’homme RÉEL. Nous y allons tous – si nous connaissions un peu le chemin…
Cet Agenda, ce n’est même pas un chemin : c’est une petite vibration légère qui vous saisit à n’importe quel détour – et puis ça y est, on est DEDANS. Un autre monde dans le monde, disait-elle. Il faut attraper la petite vibration légère, il faut couler avec elle, dans rien, qui est comme le seul quelque chose au milieu de la grande débâcle. Au commencement des choses, quand rien n’était encore FIXÉ, quand il n’y avait pas encore cette habitude de pélican ou de kangourou, ou de singe supérieur, ou de biologiste du XXème siècle, il y avait une petite pulsation qui battait-battait, comme un vertige délicieux, comme une joie de la grande aventure du monde ; une petite étincelle jamais emprisonnée qui continue de battre et battre, d’espèce en espèce, comme si on n’y était jamais, comme si c’était là-bas, là-bas : comme si c’était à devenir éperdument, à jouer pour toujours comme le seul grand jeu du monde ; un je-ne-sais-quoi qui laissait ce bout d’homme pensif au milieu d’une clairière ; un petit «quelque chose» qui bat et bat, qui respire et respire sous toutes les peaux qu’on a mises dessus, qui est comme notre respiration profonde, notre air léger, notre air de rien – et ça continue, ça continue. Il faut attraper la petite respiration légère, la petite pulsation pour rien. Et puis, tout d’un coup, sur le seuil de notre clairière de béton, on a la tête qui tourne irrémédiablement, les yeux qui papillotent dans autre chose, et tout est différent, et tout est comme bourré de sens et de vie comme si on n’avait jamais vécu jusqu’à cette minute-là. Alors on a attrapé la queue du Grand Possible, on est sur le chemin sans chemin, dans le nouveau radicalement, et on court avec le petit lézard, le pélican, le grand homme, on court partout dans un monde qui a perdu sa vieille peau séparée et son petit bagage d’habitudes. On commence à voir autrement, à sentir autrement. On a ouvert une porte sur une clairière impensable. Juste une petite vibration légère et qui vous emporte. Alors on commence à comprendre comment ça PEUT CHANGER, par quel mécanisme : un mécanisme léger et si miraculeux qu’il n’a l’air de rien. On commence à sentir la merveille d’une petite cellule pure, et qu’il suffirait d’un peu de joie pour que le monde se renverse. On vivait dans un petit bocal pensant, on mourait dans une vieille habitude en bouteille. Et puis c’est tout autre. La Terre est libre ! Qui veut la liberté ?

Mais c’est dans une cellule que ça commence.
Une petite cellule pure.
Mère c’est la joie de la liberté.
Bon Agenda !

Satprem
Nandanam
Deer House
19 août 1977

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