Sri Aurobindo a écrit ses aphorismes entre 1914 et 1920. Il les a classés en trois catégories : Jnâna (la Connaissance), Karma (les Œuvres), Bhakti (l’Amour).  Les textes suivants, traduits par Mère, sont extraits de “Pensées et Aphorismes de Sri Aurobindo”

                                                                

                                                      Le But

« Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la Connaissance.
La raison fut une aide; la raison est l’entrave. »

« Quand nous avons dépassé les velléités, alors nous avons le Pouvoir.
L’effort fut une aide; l’effort est l’entrave. »

« Quand nous avons dépassé les jouissances, alors nous avons la Béatitude.
Le désir fut une aide; le désir est l’entrave. »

« Quand nous avons dépassé l’individualisation, alors nous sommes
des Personnes réelles. L’ego fut une aide; l’ego est l’entrave. »

« Quand nous dépasserons l’humanité, alors nous serons l’Homme.
L’animal fut une aide; l’animal est l’entrave. »

« Ce que je ne puis faire maintenant est le signe de ce que je ferai plus tard.
Le sens de l’impossibilité est le commencement de toutes les possibilités.
C’est parce que cet univers temporel était un paradoxe et une impossibilité
que l’Éternel l’a créé de Son être. »

« Après tout, qu’est Dieu? Un éternel enfant jouant un jeu éternel
dans un éternel jardin. »

                                                                                 

Les Chaînes

« La mort est la question que la Nature pose continuellement à la vie pour lui rappeler qu’elle ne s’est pas encore trouvée elle-même. Sans l’assaut de la mort,
la créature serait liée pour toujours à une forme de vie imparfaite. Poursuivie par la mort, elle s’éveille à l’idée d’une vie parfaite et en cherche les moyens et la possibilité. »

                                                                                

Aperçus et Pensées

« Partout où tu vois une grande fin, sois sûr d’un grand commencement. Quand une douloureuse et monstrueuse destruction épouvante ta pensée, console-la avec la certitude d’une vaste et grande création. Dieu est là, non seulement dans la petite voix tranquille, mais aussi dans le feu et dans le tourbillon. »

« Le monde connaît trois sortes de révolutions. Les révolutions matérielles ont de puissants résultats; les révolutions morales et intellectuelles sont infiniment plus vastes dans leur horizon et plus riches dans leurs fruits; mais les révolutions spirituelles sont les grandes semailles. »

                                                      

                                                  Jnâna

Jnâna 5   –   » Si seulement les hommes entrevoyaient les jouissances infinies,
les forces parfaites, les horizons lumineux de connaissance spontanée, les calmes étendues de notre être qui nous attendent sur les pistes que notre évolution animale n’a pas encore conquises, ils quitteraient tout et n’auraient de cesse qu’ils n’aient gagné ces trésors. Mais le chemin est étroit, les portes sont difficiles à forcer, et la peur, le doute, le scepticisme sont là, sentinelles de la nature pour nous interdire  de détourner nos pas des pâtures ordinaires. »

Jnâna 24  –  « Quand je me plains d’une infortune et l’appelle un mal, ou quand je suis jaloux et déçu, je sais qu’en moi s’est encore réveillé l’éternel imbécile. »

Jnâna 46      » Au temps où j’étais endormi dans l’Ignorance, j’arrivai à un lieu de méditation plein de saints hommes et je trouvai leur compagnie fastidieuse et l’endroit une prison; quand je me fus éveillé, Dieu me conduisit dans une prison et Il en fit un lieu de méditation et le rendez-vous de Son amour. »

Jnâna 66    « Le péché est ce qui, en un temps, fut à sa place mais qui, parce qu’il persiste maintenant, ne l’est plus. Il n’est pas d’autre péché. »

Jnâna 70    « Examine-toi sans pitié, alors tu seras plus charitable et plus compatissant pour les autres. »

Jnâna 71   –   » Une pensée est une flèche tirée sur la vérité : elle peut frapper en un point mais non couvrir la cible toute entière. Mais l’archer est trop satisfait de son succès pour en demander davantage. »

Jnâna 72  –   » Le signe du commencement de la Connaissance est de sentir que l’on ne sait encore rien ou peu; et pourtant, si seulement je pouvais connaître ma connaissance, je possède déjà tout. »

Jnâna 73     « Quand vient la Sagesse, sa première leçon est de dire : « La connaissance n’existe pas; il y a seulement des aperçus de la divinité infinie. »

Jnâna 76   « L’Europe se vante de son organisation et de son efficacité pratiques et scientifiques. J’attends que son organisation soit parfaite, alors un enfant la détruira. »

Jnâna 81  –  « Le rire de Dieu est parfois grossier et indécent pour des oreilles pudibondes; il ne lui suffit pas d’être Molière, Il se veut aussi Aristophane et Rabelais. »

Jnâna 82  –  « Si les hommes prenaient la vie moins au sérieux, ils pourraient bien vite la rendre plus parfaite. Dieu ne prend jamais Son travail au sérieux; c’est pourquoi nous avons le spectacle de cet univers prodigieux. »

Jnâna  86  –  « De grand saints ont accompli des miracles; de plus grands saints les ont raillés; les plus grands d’entre eux les ont à la fois raillés et accomplis. »

Jnâna 89   « La douleur est comme la poigne de notre Mère qui nous apprend à supporter l’ivresse divine et à la laisser croître en nous. Sa leçon se fait en trois étapes : endurance d’abord, puis égalité d’âme, enfin l’extase. »

Jnâna 102    « Pour les sens, il est toujours vrai que le soleil tourne autour de la terre; mais c’est faux pour la raison. Pour la raison, il est toujours vrai que la terre tourne autour du soleil; mais c’est faux pour la vision suprême. Ni la terre ni le soleil ne bougent; il y a seulement un changement dans la relation de la conscience du soleil et de la conscience de la terre. »

Jnâna 107   –  « Il est dur d’être un homme libre dans le monde, tout en  vivant la vie ordinaire des hommes; mais justement parce que c’est dur, il faut tenter de l’accomplir. »

                                                      

                                             Karma

 Karma 208  –   » La béatitude est le but de Dieu pour l’humanité; obtiens ce bien suprême pour toi-même, d’abord, afin que tu puisses le distribuer entièrement à tes semblables. »

Karma 217  –  « Qui peut supporter Kâlî quand elle se précipite dans l’organisme avec sa terrible force et sa divinité incendiaire? Seul l’homme qui est déjà possédé par Krishna. »

Karma 227  –  « Le plus souvent l’altruisme est seulement la forme la plus sublime de l’égoïsme. »

Karma 235  –  « L’altruisme, le devoir, la famille, la patrie, l’humanité, sont des prisons de l’âme quand ils ne sont pas ses instruments. »

Karma 240  –  « Le monde n’a eu qu’une demi-douzaine de révolutions réussies, et même parmi celles-là, la plupart ressemblaient surtout à des échecs; cependant, c’est par de grands et nobles échecs que l’humanité progresse. »

Karma 292  –  « Quand les Asiatiques massacrent, c’est une atrocité; quand ce sont les Européens, c’est une exigence militaire. Apprécie la distinction et médite sur les vertus de ce monde. »

Karma 293  –  « Regarde bien ceux qui sont trop indignés dans leur rectitude. Bientôt, tu les verras commettre ou excuser la même offense qu’ils avaient si furieusement condamnée. »

Karma 298  –  « Quand tu te prends à mépriser quelqu’un, regarde dans ton cœur  et ris de ta folie. »

Karma 309  –  « Méfie-toi de l’homme qui n’a jamais échoué ni souffert; ne t’attache point à son sort, ne combats pas sous sa bannière. »

Karma 319  –  « De même que la lumière d’une étoile parvient à la terre des centaines d’années après que l’étoile a cessé d’exister, de même un évènement déjà accompli en Brahman, au commencement, se manifeste maintenant dans notre expérience matérielle. »

Karma 382  –  « Pendant près de quarante ans, j’ai souffert constamment de maux petits ou grands, étant tout à fait convaincu  que j’étais faible de constitution et que la guérison de ces maux était un fardeau qui m’avait été imposé par la Nature.
Quand j’eus renoncé à l’appui des médecines, les maladies ont commencé à me quitter comme des parasites déçus. Alors j’ai compris quelle force puissante était la santé naturelle en moi et combien plus puissantes encore étaient la Volonté et la Foi qui dépassent le mental et que Dieu nous a données pour soutien divin de notre vie dans le corps. »

Karma 386  –  « Les maladies se prolongent inutilement et se terminent par la mort plus souvent qu’il n’est inévitable, parce que le mental du malade soutient la maladie de son corps et s’y appesantit. »

Karma 388 –  « Le médecin décoche une drogue sur la maladie : parfois il frappe juste, parfois il manque le but. Les coups manqués sont laissés hors de compte; les coups au but sont précieusement thésaurisés, comptés, mis en système et font une science. »

Karma 403    « Il faudra longtemps avant que l’auto-guérison remplace la médecine en raison de la peur, du manque de confiance en soi et de notre croyance physique dénaturée en les médicaments, que la science médicale a enseignés à notre mental et à notre corps et dont elle a fait notre seconde nature. »

                                                 

                                                  Bhakti

Bhakti 408  –  « Je ne suis pas un bhakta, car je n’ai pas renoncé au monde pour Dieu. Comment pourrais-je renoncer à ce qu’Il m’a pris de force et qu’Il m’a rendu contre ma volonté? Ces choses sont trop difficiles pour moi. »

Bhakti 413  –  « Commettre un adultère avec Dieu est l’expérience parfaite pour laquelle ce monde fut créé. »

Bhakti 419  – « Si tu ne peux pas faire que Dieu t’aime, fais qu’Il lutte contre toi.
S’Il ne veut pas te donner l’étreinte de l’amant, oblige-Le à te donner l’étreinte du lutteur. »

Bhakti 431  –  « Les philosophes qui rejettent le monde comme une mâyâ sont très sages et très austères et très saints, mais, parfois, je ne puis m’empêcher de penser qu’ils sont aussi un peu stupides et qu’ils laissent Dieu les duper trop facilement. »

Bhakti 463  –  « Au début, chaque fois que je retombais dans le péché, j’avais l’habitude de pleurer et de me mettre en rage contre moi-même et contre Dieu pour l’avoir permis. Plus tard, j’osais seulement demander, sans plus : « Pourquoi m’as-tu encore roulé dans la boue, ô mon camarade de jeu? » Puis il me vint à l’esprit que ceci aussi semblait trop impudent et présomptueux; je ne pouvais plus que me relever en silence, le regarder du coin de l’œil et me nettoyer. »

Bhakti 479  –  « Un Dieu qui ne peut pas sourire n’aurait pas pu créer cet univers plein d’humour. »

Bhakti 483  –  « Mon amant m’a enlevé ma robe de péché, et je l’ai laissée tomber avec joie, alors il s’est emparé de ma robe de vertu, mais je me suis senti honteux et alarmé et j’essayai de l’en empêcher. C’est seulement quand il me l’eut  arrachée de force que je vis combien mon âme m’avait été cachée. »

Bhakti 512  –  « Le serviteur de Dieu est déjà quelqu’un; l’esclave de Dieu est plus grand. »